Dans un contexte de changement climatique marqué par l’intensification des sécheresses et l’évolution des régimes hydrologiques, les territoires sont amenés à repenser en profondeur leurs stratégies de gestion de l’eau. Cette évolution impose d’intégrer ces nouveaux paramètres dès les phases de diagnostic et de planification, en mobilisant des méthodes d’analyse adaptées, capables de prendre en compte à la fois les dynamiques climatiques et les usages, mais aussi les spécificités locales. Justine Richard et Julien David, experts en gestion intégrée de la ressource en eau (GIRE) chez Antea Group, reviennent sur les approches mises en œuvre et les principaux points de vigilance, ainsi que sur les conditions d’une décision publique éclairée.
Longtemps considérée comme relativement stable à l’échelle des territoires, la ressource en eau est aujourd’hui au cœur de profondes recompositions. Sous l’effet du changement climatique, ses équilibres évoluent. « Le changement climatique agit sur toute la chaîne hydrologique, souligne Justine Richard, experte en gestion intégrée de la ressource en eau (GIRE) chez Antea Group. L’augmentation des températures entraîne une hausse de l’évapotranspiration, ce qui modifie directement le bilan hydrique des territoires ».
Moins de « pluies efficaces »...
Concrètement, lorsque les températures s’élèvent, une part plus importante de l’eau disponible retourne vers l’atmosphère. Même en l’absence de baisse marquée des précipitations, cette évolution réduit les « pluies efficaces », c’est-à-dire la fraction réellement mobilisable pour alimenter les rivières ou recharger les nappes. Le bilan hydrique se dégrade, avec pour conséquence une aggravation des sécheresses et une baisse des débits d’étiage en été, pouvant devenir critique sur certains territoires peu dotés en réserves souterraines.
...mais une intensification des épisodes extrêmes
À cette évolution s’ajoutent des transformations des régimes de précipitations. À l’échelle nationale, les tendances restent difficiles à lire en raison de la forte variabilité naturelle. Dans le même temps, « plusieurs évolutions se dessinent au travers des résultats des projection climatiques à horizon milieu et fin de siècle, notamment une intensification des épisodes pluvieux extrêmes », observe Justine Richard. La diminution de l’enneigement en moyenne montagne réduit le soutien des débits au printemps, tandis que des pluies plus intenses peuvent accroître les risques d’inondation sans favoriser la recharge des nappes. « En période estivale, certains territoires deviennent particulièrement vulnérables, notamment ceux qui dépendent fortement des écoulements de surface », poursuit l’experte. Dans ce contexte, la prise en compte du changement climatique s’impose comme un enjeu central des études de gestion de la ressource en eau, afin d’anticiper les tensions et d’adapter les stratégies.
Choisir dans l’éventail des outils...pas toujours facile !
De nombreux territoires engagent aujourd’hui des études pour anticiper les impacts du changement climatique. Le choix de la démarche la plus adaptée reste toutefois délicat, d’autant que les acteurs de l’eau disposent d’un large éventail d’outils dont la mobilisation n’est pas toujours évidente : études « HMUC », PTGE etc. « Nous constatons parfois que les études engagées ne sont pas forcément les mieux adaptées aux problématiques du territoire, remarque Julien David. Mais c’est souvent en avançant dans la démarche - donc trop tard - que l’on se rend compte que l’angle d’analyse aurait dû être différent ».
Les études quantitatives, au cœur de l’expertise d’Antea Group
Parmi les études mobilisées pour intégrer le changement climatique dans la gestion de la ressource en eau, certaines font directement appel à l’expertise d’Antea Group.
C’est le cas des études dites « HMUC » – pour Hydrologie, Milieux, Usages, Climat –, appellation utilisée dans le bassin Loire-Bretagne pour désigner des études quantitatives sur les volumes prélevables, conduites sous d’autres dénominations dans d’autres bassins. Elles visent à objectiver l’équilibre entre la ressource disponible, les besoins des milieux aquatiques, les usages et l’évolution du climat, afin de définir les volumes pouvant être mobilisés, notamment en période de basses eaux. D’autres démarches, également fondées sur une analyse quantitative, peuvent aussi être engagées, comme les études prospectives Eau-Climat. Celles-ci permettent d’anticiper les évolutions futures de la ressource et des usages, en intégrant les incertitudes liées au changement climatique, afin d’éclairer les stratégies d’adaptation à moyen et long terme.
Lorsque des déséquilibres quantitatifs sont identifiés, ces démarches peuvent contribuer à la construction de projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE). Elles peuvent également nourrir ou actualiser des documents de planification et de gouvernance comme les SAGE (Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux) ou les SDAGE (Schémas Directeurs d’Aménagement et de Gestion des Eaux).
Antea Group intervient sur l’ensemble de ces démarches et dispose de nombreuses références, réalisées ou en cours, dans l’accompagnement des territoires sur ces sujets.
Des études adaptées aux réalités locales
Avant même de choisir un outil, la première étape consiste donc à clarifier l’objectif poursuivi. Les stratégies climatiques distinguent généralement deux approches : l’atténuation, qui vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre, et l’adaptation, qui cherche à limiter les impacts du changement climatique. « Dans la gestion de l’eau, les démarches d’étude relèvent le plus souvent de cette seconde logique », précise l’expert.
Selon les contextes, plusieurs analyses peuvent être réalisées : étude quantitative de la ressource, prévention des inondations, analyse des milieux aquatiques, ou démarches prospectives. « Selon que le territoire est déjà en situation de déséquilibre, qu’il dispose ou non d’un diagnostic quantifié, ou qu’il cherche à anticiper, les démarches peuvent varier fortement ».
Mais au-delà des outils techniques, la gouvernance du territoire joue un rôle déterminant. Pour Julien David, « l’existence d’une instance de concertation et d’échange - qu’il s’agisse d’un SAGE, d’un syndicat de bassin ou d’un comité ad hoc - est un véritable prérequis ». L’expérience montre qu’il est souvent préférable de cibler clairement l’objet de l’étude plutôt que de chercher à traiter simultanément tous les enjeux, afin d’aboutir à des résultats plus robustes et opérationnels.
Des points de vigilance dans la conduite des études
Une fois la démarche définie, un autre enjeu apparaît : la manière dont les analyses techniques sont conduites. « Les retours d’expérience montrent que certaines difficultés tiennent moins aux outils utilisés qu’à la façon dont les données et les hypothèses sont exploitées », souligne Justine Richard.
Le premier point d’attention concerne les données climatiques et hydrologiques. Les études s’appuient largement sur les projections issues du portail DRIAS, fondées sur les travaux du GIEC. « La robustesse de ces études repose avant tout sur le traitement de ces données hydroclimatiques, rappelle l’experte. Il est indispensable de respecter les bonnes pratiques d’utilisation des projections et de prendre en compte les incertitudes associées aux scénarios d'émission et modèles ». Ces projections ne doivent pas être interprétées comme des prévisions précises mais comme des ordres de grandeur permettant, sur des périodes longues – généralement vingt à trente ans –, de dégager des signaux robustes.
Anticiper aussi l’évolution des usages
Les études doivent également intégrer l’évolution des usages de l’eau. « On nous demande souvent si la ressource sera suffisante pour les usages actuels à horizon 2050 ou 2070, illustre Julien David. Mais le changement climatique va aussi modifier ces usages eux-mêmes ! ». Le secteur agricole en est un exemple marquant : évolution des besoins en irrigation, adaptation des cultures… autant de facteurs qui recomposent les équilibres entre ressources et usages. Au-delà des usages, les milieux aquatiques constituent un autre enjeu majeur : la baisse des débits et l’augmentation de la température de l’eau peuvent fragiliser les habitats et les espèces.
Dans ce contexte, les experts mettent l'accent sur un principe essentiel : ne pas rechercher une précision illusoire. L’enjeu est moins d’obtenir des valeurs exactes que de comprendre les mécanismes et les ordres de grandeur. Les stratégies d’adaptation ne peuvent par ailleurs se limiter à la seule réduction des prélèvements. « La sobriété des usages est indispensable, mais elle ne suffira pas partout », insiste Julien David.
Associer les acteurs du territoire à la démarche
Outre les aspects techniques, la réussite des études dépend étroitement de l’implication des acteurs du territoire. « La rigueur scientifique est indispensable, mais elle ne suffit pas », résume Justine Richard.
De nombreuses démarches intègrent ainsi des dispositifs de concertation tout au long de l’étude : comités techniques, ateliers participatifs ou échanges autour des scénarios. La concertation ne peut intervenir uniquement en fin de processus : elle doit accompagner la construction même des hypothèses et des scénarios, afin de favoriser l’appropriation par les acteurs. La pédagogie joue également un rôle important : des restitutions accessibles facilitent l’appropriation des résultats et nourrissent le dialogue entre les acteurs.
On le perçoit : ces démarches constituent un levier essentiel pour comprendre les effets du changement climatique et éclairer les choix de gestion de l’eau à l’échelle des territoires. Elles ne produisent pas des certitudes, mais des cadres d’aide à la décision qui doivent être complétés par le dialogue territorial.
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