Créée il y a plus de trente ans au sein du BRGM, Antea Group France est une ingénierie spécialisée dans les sciences de l’environnement. Forte de plus de 1 000 collaborateurs, elle accompagne collectivités et industriels sur l’eau, le sol, les infrastructures, l’environnement industriel et la donnée. Pour Pascal Voyeau, l’instabilité hydrique oblige à changer d’approche : ne plus administrer une ressource supposée stable, mais organiser l’adaptation des territoires.

Sur quels types de projets intervenez-vous ?

Du fait de notre héritage fort dans les géosciences, notre particularité est de réunir des compétences sur l’eau, le sol, le sous-sol et la donnée, ce qui nous permet d’aborder les sujets environnementaux dans leur complexité. Notre activité se partage à parts égales entre acteurs publics et industriels. Nous intervenons souvent en expertise, mais aussi en maîtrise d’oeuvre sur de grands projets. Dans l’eau, je pense au site pilote de La Bassée, ouvrage d’écrêtement de la crue de la Seine, au fonctionnement hydraulique complexe, tout en préservant la zone humide concernée. Nous travaillons aussi sur le cycle technique de l’eau : la production et la distribution d’eau potable, la collecte et le traitement des eaux usées et pluviales. On peut citer la modernisation de la station d’épuration Maera à Montpellier, ou des usines d’eau potable à Brest et à Meaux. Nous accompagnons également les industriels pour optimiser leur consommation d’eau.

Comment définiriez-vous l’instabilité hydrique ?

L’instabilité hydrique désigne le bouleversement des cycles hydrologiques sous l’effet du changement climatique. En France, la quantité globale d’eau reste encore relativement stable, mais sa répartition dans le temps et dans l’espace est profondément modifiée. Nous observons des sécheresses plus intenses, des précipitations plus fortes, des écarts plus marqués entre les territoires. Le Sud, notamment le Sud-Ouest, sera davantage exposé aux sécheresses, quand le Nord pourrait connaître plus d’inondations. Le passé ne suffit plus à prévoir l’avenir : nos modèles doivent intégrer cette incertitude.

Les outils actuels de gestion de l’eau sont-ils adaptés ?

La France dispose d’une gouvernance structurée. Je ne crois pas qu’il faille la bouleverser. En revanche, il faut faire évoluer la manière d’aborder les sujets. Nous devons mieux intégrer le changement climatique et les épisodes extrêmes. L’enjeu est de passer d’une logique de protection d’un patrimoine supposé intangible à une logique de résilience. Cela suppose de former, de sensibiliser et de mobiliser l’ensemble des acteurs.

Comment arbitrer entre les usages sans accroître les tensions territoriales ?

La réponse passe par la gestion intégrée de la ressource en eau. Les études de type HMUC (hydrologie, milieux, usages et climat) réunissent les acteurs autour d’un diagnostic partagé : quelle est la ressource disponible aujourd’hui, comment va-t-elle évoluer, quels usages peut-elle soutenir demain ? Le premier objectif doit rester la réduction de la pression sur la ressource. Si chacun entre dans une logique d’économie et de sobriété, il devient plus facile de préserver les usages essentiels. La concertation doit s’appuyer sur des données robustes.

Quel rôle joue Antea Group dans la construction de ces compromis ?

Nous intervenons comme expert, mais aussi comme animateur de la concertation. Notre rôle est de réunir les acteurs, d’établir un diagnostic, puis de construire un plan d’action avec les parties prenantes du territoire, pour réduire les consommations et sécuriser les usages les plus stratégiques. Nous l’avons fait par exemple récemment sur le bassin de la Vienne et sur l’estuaire de la Loire.

La donnée environnementale devient centrale. Est-elle un frein ou un levier ?

Les acteurs accumulent beaucoup d’informations, sur le cycle technique de l’eau comme sur le cycle naturel : réseaux, usines, précipitations, nappes, écoulements. Ces données ne sont pas toujours agrégées, mais elles existent. Avec les progrès de l’intelligence artificielle, nous allons améliorer notre capacité à prévoir l’évolution hydrologique, notamment celle des nappes. Mais prévoir ne suffit pas : savoir qu’une crise arrive ne dispense pas d’avoir un plan d’action. La donnée doit rendre la gouvernance plus fine et plus réactive, sans nécessairement en modifier la structure.

Les collectivités ont-elles les moyens d’agir à la hauteur des enjeux ?

Il y a une vraie question de moyens. Nous devons nous interroger collectivement sur le niveau d’infrastructure, la qualité du service de l’eau et le prix que nous sommes prêts à payer. Le modèle économique repose largement sur le prix du mètre cube, alors même que l’on demande de réduire les consommations. Dans le même temps, les exigences augmentent : traitement des micropolluants, PFAS, sécurisation des réseaux, etc. L’eau reste peu chère au regard de ce qu’elle exige en maintenance, en traitement et en protection écologique. Il faut développer une conscience de l’empreinte hydrique.

Les industriels perçoivent-ils l’eau comme un facteur stratégique ?

Cette conscience progresse. Les industriels sont souvent conduits par la réglementation à intégrer la pression sur la ressource, notamment à travers les plans d’action sécheresse. Mais l’enjeu dépasse la conformité. Pour certains projets industriels, la disponibilité de l’eau devient un critère d’implantation. Même un process peu consommateur peut être fragilisé si l’accès à l’eau est interrompu plusieurs semaines. On comprend qu’une usine ne s’installe pas en zone inondable ; on perçoit moins qu’un territoire exposé à une fragilité quantitative de la ressource peut perdre en attractivité économique. Comment abordez-vous les PFAS et autres micropolluants ? Nous intervenons auprès d’industriels pour réduire les émissions, mais aussi sur des pollutions historiques, par exemple liées à certaines mousses utilisées lors d’exercices de lutte contre l’incendie. Nous accompagnons également des collectivités pour identifier et traiter les pollutions éventuelles. Même si la connaissance doit encore évoluer, les PFAS constituent une pollution émergente. Nous savons déjà que cette pollution est très diffuse : on en retrouve dans les eaux de pluie ou la neige. On ne pourra pas tout traiter. Il faut évaluer les risques, adapter les filières de traitement et progresser par étapes.

Quelles sont les priorités d’Antea Group pour les prochaines années ?

Il n’existe pas de solution unique face à l’instabilité hydrique. Il faut un bouquet de réponses : sobriété, infrastructures, renaturation, réutilisation des eaux usées, recharge des nappes, évaluation des impacts du dérèglement climatique, adaptation locale. Notre priorité est de combiner nos savoirs sur l’eau, le sol, le soussol, les infrastructures et la donnée pour accompagner les territoires. Certains risques restent insuffisamment appréhendés, comme le biseau salé ou les remontées de nappes. La France est diverse ; les réponses devront être fines. Nous allons devoir apprendre, expérimenter et adapter en continu nos politiques publiques comme nos pratiques d’ingénierie.

 

Article publié dans la revue Servir Alumni de l'ENA et de l'INSP - mai 2026 / n°546